Jean de la Croix - Opuscules

Mardi 9 décembre 2008, par Willem Kuypers // Textes chrétiens

Les Précautions sont le premier écrit composé du saint. Il est destiné à des religieux ou religieuses qui ont prononcé des voeux et qui vivent en communauté. Il ne peut concerner à la lettre une personne qui vit dans le monde. Il semble adressé d’abord, depuis le Calvario, en 1578-1579, aux carmélites de Béas. Sa diffusion rapide entraîna diverses modifications en particulier dans son adaptation aux religieux.

Son ordonnance, trois précautions contre chacun des trois ennemis de l’âme, le monde, le démon, et la chair, reflète en partie l’architecture conceptuelle que nous avons indiquée dans l’introduction générale, p. 3270.

70 On retrouvera la lutte contre le monde en (1NO 4,7) ; contre le démon en (2MC 1,1).

Cette densité doctrinale s’adresse donc à des personnes consacrées, qui veulent parvenir rapidement à la divine union d’amour. Jean de la Croix leur propose un détachement complet et une vie théologale ardente. Le lecteur non averti y trouvera une rigueur excessive ; un religieux lucide y reconnaîtra une grande expérience des âmes et de la vie communautaire avec les difficultés qu’elle comporte : ces petits riens, ce fil qui empêche l’oiseau de s’envoler. D’ailleurs dans la lutte contre la chair, Jean de la Croix ne propose pas des mortifications physiques, mais des remèdes spirituels. Il est un grand maître : il donne des principes stricts quitte à les adapter à chacun71.

71 Dans la Vive Flamme par exemple les trois ennemis deviendront : le maître spirituel (monde), l’âme elle-même (chair) et le démon (VFB 3 3067) ; le texte concerne alors une personne du siècle, veuve, d’un certain âge, soumise à d’autres influences spirituelles.

Ce sont les précautions contre le monde qui peuvent choquer. Jean de la Croix réclame un détachement absolu à l’égard des personnes et particulièrement des parents. Le mot clé est détachement. Il sait que l’attachement à la famille est souvent un obstacle pour la réalisation d’une vocation - parfois d’un mariage. Lui-même à vingt et un an, il s’est vu offrir le poste de chapelain de l’hôpital : il n’aurait pas quitté sa mère, il lui assurait son avenir matériel. Pour répondre à l’appel de Dieu au Carmel, il dut sacrifier cela. Il s’agit de ne pas mettre dans les parents l’affection qu’on doit à Dieu, mais de les aimer en Dieu, et alors beaucoup mieux que si on les aimait égoïstement.

Non ! Jean de la Croix n’incite pas à la dureté. Il a une délicate tendresse pour ceux qui l’entourent et en particulier jusqu’à la fin pour Catalina sa mère et pour Francisco, son frère.

Les Quatre avis à un religieux semblent un résumé des Précautions, destiné à un frère convers, peut-être le frère Martin qui souvent fut son compagnon de route.

Les Degrés de perfection : dix-sept conseils donnés à un religieux pour atteindre la perfection.

PRÉCAUTIONS

INSTRUCTION ET PRÉCAUTIONS DONT DOIT USER CELUI QUI

DÉSIRE ÊTRE UN VRAI RELIGIEUX ET PARVENIR À LA

PERFECTION

1. L’âme qui veut parvenir en peu de temps au saint recueillement, silence spirituel, dénuement et pauvreté de l’esprit, où l’on jouit du paisible rafraîchissement de l’Esprit Saint et où l’on arrive à l’union avec Dieu ; et à se libérer de tous les obstacles de toute créature de ce monde et à se défendre des astuces et tromperies du démon et à se libérer de soi-même, doit nécessairement pratiquer les enseignements suivants ; en remarquant que tous les dommages que reçoit l’âme proviennent des ennemis déjà indiqués, qui sont : monde, démon et chair.

2. Le monde est l’ennemi le moins difficultueux. Le démon est plus difficile à percer ; mais la chair est le plus tenace de tous, et ses assauts durent autant que le vieil homme.

3. Pour vaincre un de ces ennemis il est nécessaire de les vaincre tous trois ; et l’un étant affaibli, les deux autres s’affaiblissent ; et quand tous les trois sont vaincus, il ne reste plus de guerre pour l’âme.

CONTRE LE MONDE

4. Pour te préserver parfaitement du dommage que peut te faire le monde, il faut user de trois précautions.

PREMIÈRE PRÉCAUTION

5. La première est que concernant toutes les personnes tu gardes une égalité d’amour et une égalité d’oubli, qu’elles soient de tes proches, ou pas, détachant le coeur des unes comme des autres, et même en quelque manière, davantage des parents, par crainte que la chair et le sang ne s’avivent avec l’amour naturel qui entre les proches est toujours vivant et qu’il convient de mortifier en vue de la perfection spirituelle. Tiens les tous comme des étrangers, et de cette manière tu t’acquitteras envers eux mieux que si tu mettais en eux l’affection que tu dois à Dieu72.

72 Ce conseil semble abrupt ; il s’adresse à un religieux. D’ailleurs Jean de la Croix ne demande pas qu’on cesse d’aimer ses parents ; son comportement à l’égard de sa mère, de son frère en témoigne ; ce qu’il dénonce, c’est l’attachement qui fait obstacle à la vocation personnelle et au don à Dieu. Et en effet que de mariages manqués ou d’appels divins étouffés à cause de cet attachement.

6. N’aime pas une personne plus qu’une autre, sinon tu te tromperas, car est digne d’un plus grand amour celui que Dieu aime davantage, et tu ne sais pas toi qui Dieu aime le plus. Mais si tu les oublies tous également, selon ce qui te convient pour le saint recueillement, tu éviteras l’erreur de mettre du plus et du moins en eux. Ne pense rien d’eux, ne dis rien d’eux ni en bien ni en mal, et évite-les autant que sans trop de difficulté tu le pourras. Et si tu ne pratiques pas cela, tu ne sauras devenir religieux, ni ne pourras parvenir au saint recueillement ni te libérer des imperfections. Et si en cela tu cherches à obtenir quelque dispense ou pour ceci ou pour cela, le démon te trompera, ou tu te tromperas toi-même, sous couleur de bien ou de mal. En faisant cela il y a sécurité, et autrement tu ne pourras te libérer des imperfections et dommages que l’âme tire des créatures.

DEUXIÈME PRÉCAUTION

7. La deuxième précaution contre le monde concerne les biens temporels, en cela il est nécessaire, pour se libérer vraiment des dommages de ce genre et modérer les excès de l’appétit, d’abhorrer toute manière de posséder, et de ne pas se tourmenter du souci de cela : ni de la nourriture, ni du vêtement, ni d’autre chose créée, ni du jour de demain, employant ce soin en autre chose plus haute, qui est la recherche du royaume de Dieu, c’est-à-dire, à ne pas manquer à Dieu ; car le reste - comme dit Sa Majesté - nous sera ajouté (MT 6,33), car il ne peut te mettre en oubli celui qui prend soin des bêtes. Avec cela tu obtiendras silence et paix dans les sens.

TROISIÈME PRÉCAUTION

8. La troisième précaution est très nécessaire afin que tu saches te garder dans le couvent de tout dommage concernant les religieux ; pour ne pas l’avoir respectée, beaucoup, non seulement ont perdu la paix et le bien de leur âme, mais en sont venus et en viennent le plus souvent à tomber en grands maux et péchés. Cette précaution est que tu prennes garde avec une extrême vigilance à ne penser, et encore moins à parler, de ce qui se passe en la communauté : de ce qui est ou a été, ni de quelque religieux en particulier, ni de sa condition, ni de son humeur, ni de son comportement, ni de ses actions, quelque graves qu’elles fussent ; ni sous couleur de zèle ou de remède, sinon à qui de droit il convient de le dire en son temps ; ne te scandalise non plus jamais ni ne t’étonne de choses que tu vois ou entends, veillant toi à garder ton âme en oubli de tout cela.

9. Parce que si tu veux regarder à cela, quoique tu vives avec des anges, beaucoup de choses ne te paraîtront pas bonnes, car toi tu n’en pénètres pas la substance. Pour cela prends exemple en la femme de Lot (GN 19,26), qui, parce qu’elle se troubla dans la ruine des sodomites, et retourna la tête pour regarder en arrière, le Seigneur la châtia et la convertit en statue et pierre de sel. Afin que tu comprennes que, même si tu vivais avec des démons, Dieu veut que tu vives avec eux de telle manière, que tu ne tournes pas la tête de ta pensée vers leurs affaires, mais que tu les laisses totalement, essayant toi de garder ton âme pure et entière en Dieu, sans qu’une pensée de ceci ni de cela t’en empêche. Et ainsi, tiens pour vrai que dans les couvents et communautés, il ne manquera jamais de quoi achopper, car les démons ne cessent jamais de s’efforcer d’abattre les saints, et Dieu le permet pour les exercer et les éprouver. Et si tu ne te gardes pas (comme il est dit) comme si tu n’étais pas dans la maison, tu ne sauras être religieux quoique tu fasses beaucoup, ni parvenir à la sainte nudité et au saint recueillement, ni te libérer des dommages qu’il y a en cela ; car, en ne le faisant pas ainsi, quelque bonne intention et zèle que tu aies, le démon te surprendra en une chose ou en une autre, et c’est beaucoup d’être dans ses pièges quand tu donnes lieu à ton âme de se distraire en quelque chose de cela. Et souviens-toi de ce que dit l’apôtre saint Jacques : Si quelqu’un pense être religieux sans réfréner sa langue, la religion de celui-là est vaine (JC 1,26). Ce qui s’entend non moins de la langue intérieure que de l’extérieure.

CONTRE LE DÉMON

10. De trois autres précautions doit se servir celui qui aspire à la perfection afin de se garantir du démon, son deuxième ennemi. Pour cela il faut remarquer qu’entre les nombreuses astuces dont use le démon pour tromper les spirituels, la plus ordinaire est celle par laquelle il les trompe sous prétexte de bien, et non sous prétexte de mal ; car il sait qu’ils consentiraient difficilement à un mal manifeste.

Et ainsi, tu dois toujours craindre ce qui a l’apparence du bien, principalement quand ne le contrôle pas l’obéissance. Salutaire en cela est le conseil de qui tu dois le prendre.

PREMIÈRE PRÉCAUTION

11. La première précaution est que tu ne te portes jamais à faire une chose si tu n’y es pas obligé par un ordre, pour bonne qu’elle paraisse et pleine de charité, soit pour toi, soit pour quelqu’autre de la maison ou de l’extérieur, sans ordre de l’obéissance. Tu gagneras en cela mérite et sécurité, tu refuseras l’appropriation, tu éviteras le danger et des dommages que tu ignores et dont Dieu te demandera compte en son temps. Et si tu ne veilles pas à cela dans les petites choses et dans les grandes, quoique tu sois persuadé de bien faire, tu ne pourras éviter d’être trompé par le démon dans les petites choses ou dans les grandes. Quoique tu n’encoures d’autre dommage que de ne pas te conduire en tout par obéissance, tu erres coupablement ; puisque l’obéissance plaît plus à Dieu que les sacrifices (1R 15,22), et les actions d’un religieux ne sont pas à lui, mais à l’obéissance, et s’il les lui soustrait, on les lui réclamera comme perdues.

DEUXIÈME PRÉCAUTION

12. La deuxième précaution est que, quel qu’il soit, jamais tu ne regardes le supérieur d’un oeil moindre que Dieu, car tu l’as en sa place. Et sache bien que le démon s’immisce beaucoup ici. En regardant ton supérieur ainsi, grands sont le profit et le progrès, et sans cela grande la perte et grand le dommage. Et ainsi, veille avec une grande vigilance à ne regarder ni à son humeur, ni à sa façon, ni à son talent, ni à ses autres façons de procéder ; car tu en recevras un si grand détriment que tu en viendras à changer l’obéissance de divine en humaine, en te portant ou ne te portant pas à obéir d’après les façons visibles que tu verras dans le supérieur et non selon le Dieu invisible que tu sers en lui. Et ainsi ton obéissance sera vaine et d’autant plus infructueuse que tu t’attristes davantage de l’humeur fâcheuse de ton supérieur, ou que tu te réjouisses plus de sa bonne humeur. C’est pourquoi, je te dis de faire attention que par la considération de ces choses, une grande multitude de religieux sont perdus pour la perfection, leur obéissance est de très peu de valeur aux yeux de Dieu, pour avoir jeté les leurs à ces choses en obéissant. Si tu ne te fais pas violence, de manière que tu arrives jusque-là que ce soit une chose indifférente que ce soit plutôt ce supérieur qu’un autre, en ce qui touche ton sentiment personnel, en aucune façon tu ne pourras être spirituel ni bien garder tes voeux.

TROISIÈME PRÉCAUTION

13. La troisième précaution directement contre le démon est que de coeur tu tâches toujours de t’humilier en parole et en oeuvre, te réjouissant du bien des autres comme du tien même, et désirant qu’en toutes choses les autres te soient préférés, et cela avec un coeur sincère ; et de cette manière, tu vaincras le mal par le bien, tu chasseras le démon loin de toi et posséderas la joie du coeur. Et cela essaie de le pratiquer davantage envers ceux qui te plaisent le moins. Et sache que si tu ne te comportes pas de la sorte, tu ne parviendras pas à la vraie charité et ne feras aucun progrès. Et sois toujours plus ami d’être enseigné de tous que de vouloir enseigner le moindre de tous.

CONTRE SOI-MÊME

ET LA PÉNÉTRATION DE SA SENSUALITÉ

14. De trois autres précautions doit user celui qui doit se vaincre soi-même et sa sensualité, son troisième ennemi.

PREMIÈRE PRÉCAUTION

15. La première précaution est de comprendre que tu es venu au couvent seulement pour que tous t’éprouvent et t’exercent. Et ainsi pour te libérer de toutes les inquiétudes et imperfections qui pourraient te venir de l’humeur et du comportement des religieux et afin de tirer du profit de tout événement, il convient que tu penses que tous sont des ouvriers qui sont dans le couvent pour t’exercer, comme à la vérité ils le sont, et que les uns doivent te façonner par leur parole, d’autres par leur action, d’autres par des pensées contre toi, et en tout cela tu dois être soumis, comme la statue l’est soit au sculpteur, soit au peintre, soit au doreur. Et si tu n’observes pas cela, tu ne sauras vaincre ta sensualité et tes sentiments, ni vivre bien dans le couvent avec les religieux, ni parvenir à la sainte paix, ni te libérer de beaucoup d’inconvénients et de maux.

DEUXIÈME PRÉCAUTION

16. La deuxième précaution est que jamais tu ne cesses de faire les oeuvres pour le manque de goût ou de saveur que tu y trouves, s’il convient de les faire pour le service de Dieu. Ni que tu les fasses seulement pour le goût et la saveur qu’elles te donnent, s’il ne convient pas de les faire, tout comme les insipides ; parce que sans cela il est impossible que tu acquières la constance et que tu surmontes ta faiblesse.

TROISIÈME PRÉCAUTION

17. La troisième précaution est que jamais dans les exercices de piété l’homme spirituel ne doit mettre les yeux en leur saveur pour s’y attacher, ni faire de tels exercices seulement pour cela ; ni ne doit fuir ce qu’ils ont d’amer, mais au contraire, il doit chercher ce qu’ils ont d’insipide et de laborieux, et l’embrasser ; avec cela on met un frein à la sensualité. Car autrement, tu ne perdras pas l’amour-propre72 bis ni ne gagneras l’amour de Dieu.

72 bis Au sens de amour de soi.

Quatre avis à un religieux

pour parvenir à la perfection.

Jésus Fils de Marie

1. Votre sainte Charité73 m’a demandé beaucoup en peu de mots, pour cela beaucoup de temps et de papier seraient nécessaires. Or, me voyant à court de toutes ces choses, je tâcherai de me résumer et d’exposer seulement quelques points et avis, qui en somme contiennent beaucoup et celui qui les gardera parfaitement atteindra une haute perfection. Celui qui veut être un vrai religieux, s’acquitter de l’état qu’il a promis à Dieu et progresser dans les vertus et jouir des consolations et suavité de l’Esprit Saint, ne pourra y parvenir s’il ne s’efforce de pratiquer avec le plus grand soin les quatre avis suivants, qui sont : résignation, mortification, exercice des vertus, solitude corporelle et spirituelle.

73 Appellation familière que dans le Carmel on donne aux religieux non prêtres. Au sens de amour de soi, d’égoïsme.

2. Pour observer le premier qui est résignation, il faut que vous viviez dans le monastère, comme si aucune autre personne n’y vivait ; et ainsi, jamais ne vous mêler, ni en parole ni en pensée, des choses qui se passent dans la communauté ni de chacun en particulier, ne cherchant pas à noter ni ce qui est bien, ni ce qui est mal, ni leur caractère, et, même si le monde venait à s’écrouler, n’y prenez pas garde et ne vous en occupez pas, afin de garder la paix de votre âme ; vous souvenant de la femme de Lot qui, pour avoir tourné la tête en faisant attention aux clameurs et au bruit de ceux qui périssaient, se changea en pierre dure (GN 19,26). Ceci doit être observé avec une grande force, car avec cela vous vous libérerez de beaucoup de péchés et imperfections, et garderez la paix et la quiétude de votre âme avec beaucoup de profit devant Dieu et devant les hommes. Et veillez beaucoup à cela qui importe tellement que, pour ne pas l’avoir gardé, beaucoup de religieux, non seulement n’ont jamais brillé dans les autres oeuvres de vertu et de religion qu’ils ont accomplies, mais ont toujours été à reculons, de mal en pis.

3. Pour pratiquer le deuxième qui est mortification et en tirer profit, il faut qu’en toute sincérité, vous graviez cette vérité dans votre coeur, que vous n’êtes pas venu au couvent pour une autre raison si ce n’est qu’ils vous cisèlent et exercent dans la vertu, et que vous êtes comme la pierre que l’on doit polir et travailler avant d’être fixée dans l’édifice. Et ainsi il faut comprendre que tous ceux qui sont dans le couvent ne sont que des ouvriers que Dieu a mis là uniquement afin de vous travailler et de vous polir par la mortification ; et que les uns vous éprouveront par la parole, vous disant ce que vous ne voudriez pas entendre ; d’autres par leur action, faisant contre vous ce que vous ne voudriez pas endurer ; d’autres par leur caractère, étant ennuyeux et insupportables en eux-mêmes et dans leur manière de procéder ; d’autres, par leurs pensées, ressentant en eux et pensant en eux qu’ils ne vous estiment ni ne vous aiment. Et toutes ces mortifications et tracas vous devez les souffrir avec patience intérieure, vous taisant pour l’amour de Dieu, comprenant que vous n’êtes pas venu en Religion74 pour autre chose que pour y être travaillé ainsi et être rendu digne du ciel ; car vous n’aviez aucune raison de venir en Religion si ce n’est celle-là, sinon vous n’aviez qu’à rester dans le monde recherchant votre plaisir, honneur et crédit et vos aises.

74 Religion, ici ordre religieux.

4. Et ce deuxième avis est absolument nécessaire au religieux pour être fidèle à son état et trouver la véritable humilité, quiétude intérieure et joie en l’Esprit Saint. Et s’il ne le pratique pas ainsi, il ne sait être religieux, ni même pourquoi il est entré en Religion ; il ne sait pas chercher Christ, mais plutôt lui-même ; il ne trouvera pas la paix de son âme et ne manquera pas de pécher et de se troubler souvent. Car jamais les occasions de faillir ne doivent manquer dans la Religion et Dieu ne veut pas qu’elles manquent, parce que, comme il y amène les âmes pour qu’elles soient éprouvées et purifiées, tel l’or par le feu et le marteau, il est nécessaire que ne manquent épreuves et tentations des hommes et des démons, le feu des angoisses et désolations. En ces choses doit s’exercer le religieux, s’efforçant toujours de les supporter avec patience et conformité avec la volonté de Dieu et non de telle sorte qu’au lieu de l’approuver, Dieu qui l’a mis à l’épreuve, ne vienne à le réprouver pour n’avoir pas voulu porter la croix de Christ avec patience. Faute de comprendre que c’est pour cela qu’ils sont venus, beaucoup de religieux supportent mal leurs frères ; au temps des comptes, ils se trouveront fort confus et dupés.

5. Pour observer le troisième qui est l’exercice des vertus, il faut avoir la constance de travailler aux choses commandées par la religion et l’obéissance, sans aucun égard du monde mais seulement pour Dieu. Et pour faire cela ainsi et sans erreur, ne fixez jamais les yeux sur le plaisir ou le déplaisir qui s’offre à vous dans l’ouvrage, pour le faire ou ne pas le faire, mais uniquement sur la raison qu’il y a de le faire pour Dieu. Et ainsi, vous devez accomplir toutes choses, agréables ou désagréables, avec ce seul but de servir Dieu avec elles.

6. Afin d’agir fortement et avec cette constance, et de s’élever promptement à la lumière avec les vertus, ayez toujours soin de vous incliner plutôt au difficile qu’au facile, au rude qu’au suave, et au pénible de l’oeuvre et à l’ennuyeux plutôt qu’à ce qu’elle a de savoureux et agréable, et ne choisissant pas ce qui est une moindre croix, car elle est une charge légère ; et plus cette charge est grande, plus elle est légère, quand elle est portée pour Dieu. Veillez aussi toujours à ce que les frères vous soient préférés en toutes les commodités, vous mettant toujours à la plus basse place, et cela de tout coeur, car c’est le moyen d’être le plus grand dans la vie spirituelle, comme Dieu nous le dit dans son Évangile : Qui se humiliaverit, exaltabitur 75 (LC 14,11).

75 Qui s’abaisse sera élevé.

7. Pour accomplir le quatrième, qui est solitude, il faut que vous regardiez toutes les choses du monde comme finies ; et ainsi, quand vous ne pourrez vous dispenser de vous en occuper, que ce soit avec autant de détachement que si elles n’existaient pas.

8. Et des choses du dehors, ne tenez aucun compte, puisque Dieu vous en a retiré et déchargé. L’affaire que vous pourriez faire traiter par une tierce personne, ne la traitez pas vous-même, car il vous importe beaucoup de ne vouloir ni voir personne, ni que personne ne vous voie. Et remarquez bien que si Dieu doit demander à n’importe quel fidèle un compte rigoureux d’une parole oiseuse, combien plus au religieux, qui a toute sa vie et ses actions consacrées à Dieu, lui en demandera-t-il compte de toutes au jour du jugement.

9. Je ne veux pas dire par là que vous vous dispensiez de remplir l’office qui vous est confié, et tout autre que l’obéissance vous commanderait, avec toute la sollicitude possible et qui serait nécessaire, mais de l’assumer de telle sorte qu’il n’en résulte aucune faute pour vous, car cela, ni Dieu ni l’obéissance ne le veulent. Pour cela, efforcez-vous d’être constamment en oraison, et au milieu de vos exercices corporels ne la délaissez pas. Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, soit que vous parliez ou traitiez avec les séculiers, ou que vous fassiez quelque autre chose, désirez Dieu sans cesse et dirigez vers Lui l’amour de votre coeur, car c’est une chose très nécessaire pour la solitude intérieure qui demande que l’âme ne s’arrête à aucune pensée qui ne soit dressée à Dieu, et en oubli de toutes les choses qui sont et passent en cette misérable et brève vie. En aucune manière ne cherchez à savoir quoi que ce soit, mais uniquement comment vous pourrez servir Dieu davantage et mieux observer les devoirs de votre institut.

10. Si Votre Charité observe avec soin ces quatre conseils, en très peu de temps elle sera parfaite ; ils s’entraident l’un l’autre de telle sorte que si l’on manque à l’un, ce que par les autres on avait acquis et gagné, par ce manque, on le perd.

DEGRÉS DE PERFECTION

1. Ne commettre un péché pour rien au monde, ni aucun véniel sciemment, ni une imperfection connue.

2. S’efforcer de marcher toujours en la présence de Dieu, ou réelle, ou imaginaire ou unitive, selon ce qui s’accordera avec les oeuvres.

3. Ne faire chose ni dire parole notable que ne puisse dire ou faire Christ s’il se trouvait dans la situation où je suis et avait l’âge et la santé que j’ai.

4. Recherchez en toutes les choses le plus grand honneur et la plus grande gloire de Dieu.

5. Pour aucune occupation ne laisser l’oraison mentale, qui est aliment de l’âme.

6. Ne pas délaisser l’examen de conscience pour les occupations et pour chaque faute faire quelque pénitence.

7. Avoir grande douleur pour chaque instant perdu ou qui s’est passé sans que l’on aime Dieu.

8. En toutes les choses hautes et basses ayez Dieu pour fin, car autrement vous ne grandirez pas en perfection et mérite.

9. Jamais ne manquez l’oraison et quand vous connaîtrez sécheresse et difficulté, pour cela même persévérez en elle, car souvent Dieu veut voir ce que vous avez dans votre âme, et cela ne se prouve pas dans la facilité et le plaisir.

10. Du ciel et de la terre toujours le plus bas et le lieu et l’emploi le plus infime.

11. Jamais ne vous entremettez où l’on ne vous demande rien, et ne vous obstinez en chose quelconque, même si vous avez raison. Et là où vous êtes mandé, si on vous laisse mettre un pied (comme on dit), n’y mettez pas la main, car d’aucuns en cela s’égarent, s’imaginant qu’ils ont obligation de faire ce à quoi rien ne les oblige tout bien considéré.

12. Des choses d’autrui, bonnes ou mauvaises, jamais ne tenez compte, car, outre le risque qu’il y a de pécher, c’est une cause de divertissement et de peu d’esprit.

13. Tâchez toujours de vous confesser en pleine connaissance de votre misère et avec clarté et pureté.

14. Même si les choses de votre devoir et de votre emploi vous deviennent difficiles et amères, ne vous découragez pas, car il n’en sera pas toujours ainsi, et Dieu qui éprouve l’âme en laissant croire que son commandement est ardu, ne tardera pas à vous en faire sentir le bénéfice et le profit.

15. Toujours rappelez-vous que tout ce qui peut vous arriver de prospère ou d’adverse vient de Dieu, afin d’éviter dans un cas de vous enorgueillir, et dans l’autre de vous décourager.

16. Rappelez-vous toujours que vous n’êtes venu que pour être saint, aussi n’admettez pas que règne en votre âme chose qui n’achemine à la sainteté.

17. Toujours aimez plutôt à contenter les autres que vous-même, et ainsi vous n’éprouverez nulle envie ni aucun sentiment de propriété à l’égard du prochain. Cela s’entend de ce qui va dans le sens de la perfection, car Dieu se fâche fort contre ceux qui ne préfèrent pas ce qui Lui plaît à l’approbation des hommes.

Soli Deo honor et gloria76