Jean de la Croix - Cantique spirituel

Mardi 9 décembre 2008, par Willem Kuypers // Textes chrétiens

1 Que Jean de la Croix désigne par le Cantique ou les Cantiques.

En 1583-1584, à la demande d’Anne de Jésus, il a rédigé un premier commentaire, et le Cantique spirituel est l’oeuvre qui suit de plus près son poème. Ce commentaire, le Cantique A est vénérable eu égard à sa destinataire, Anne de Jésus, fille privilégiée du Père, coadjutrice de sainte Thérèse, fondatrice des carmels de Paris et de Bruxelles, qui d’ailleurs considérait le Cantique spirituel comme une sorte de testament spirituel du Père, à elle confié, et qui interdisait qu’on le publiât2. Mais Jean de la Croix n’était pas asservi à son premier jet.

2 Certains furent si attachés à ce Cantique dit A qu’ils s’efforcèrent de démontrer que le Cantique B était apocryphe. Après les travaux minutieux et irréfutables des Espagnols en vue de V ediciôn critica, on ne peut plus tenir compte de ces tentatives françaises.

En 1590, privé brutalement de toute responsabilité, parvenu au sommet de sa vie mystique et aux portes du face à face, enrichi de six ans d’expérience supplémentaire, Jean de la Croix revoit certains de ses écrits. Pour le Cantique spirituel, il ne se contente pas d’ajouter le onzième couplet, de corriger des dissonances entre le poème et le commentaire, de compléter le commentaire, il remanie avec bonheur l’ordre des couplets afin de retracer de façon plus logique la progression de l’âme fidèle. Il n’est plus question aujourd’hui de contester l’authenticité de cette rédaction définitive3. Nous avons traduit p. 127-135 le Poème A dont les trente et un premiers couplets ont été composés dans le cachot de Tolède, mais nous ne jugeons pas nécessaire de reproduire son commentaire qui selon l’expression du Saint est son borrador, son brouillon, d’autant que borrar signifie effacer, puisque le Cantique B, dernière rédaction, reprend tout le contenu du Cantique A - sauf un passage que nous reproduirons en note -, est plus complet de plus d’un quart, et conserve même la dédicace à Anne de Jésus. Bref, selon la règle générale, nous considérons la rédaction définitive comme le meilleur message du Saint.

3 Voir Eulogio Pacho, Initiation à Saint Jean de la Croix, p. 207-213.

Le Cantique spirituel B prend le disciple au moment où commence son don à Dieu et l’itinéraire est annoncé dès le sommaire et précisé au § 3 du couplet 22. Jean de la Croix a déjà distingué trois étapes (1NO 1,1) de la vie spirituelle : les commençants qui méditent, les progressants qui contemplent, les parfaits qui jouissent de l’union. Ici il complète : les commençants sont dans la voie purgative, les progressants dans la voie illuminative4, les parfaits dans la voie unitive.

4 La voie illuminative ou contemplation infuse est déjà notée en (1NO 14,1).

Les couplets 1 à 4 sont réservés aux commençants qui non seulement méditent mais qui ont besoin de mortification.

Les couplets 5 à 13 concernent les progressants qui parviennent ainsi aux fiançailles spirituelles.

Les couplets 14 à 35 célèbrent les parfaits qui accèdent alors au mariage spirituel avec la confirmation en grâce.

Les couplets 36 à 40 anticipent sur l’état béatifique de l’au-delà. Ce qui prouve que Jean de la Croix à la fin de sa vie au moins a véritablement un pied sur terre et l’autre au ciel.5

5 Comme toujours, Jean de la Croix fixe des points de repère, il n’en est pas prisonnier. Exemple : « ceux qui commencent à entrer en l’état d’illumination et de perfection » (CSB 14 ; 15, 21).

Pour traduire une expérience en soi ineffable, Jean de la Croix, il l’indique dans le prologue d’ailleurs admirable, use de figures, comparaisons, similitudes qui laissent déborder les richesses de son union d’amour avec Dieu, car tout se joue dans l’amour, de Dieu pour l’âme et de l’âme pour Dieu. Ce n’est pas un traité de philosophie, ni de théologie, il faut se laisser porter par le jeu de la poésie, par le chant d’une âme qui vit cet amour intensément. La symbolique est d’une richesse étonnante, parfois déconcertante et même à l’occasion, à l’instar du Cantique des Cantiques choquante pour les prudes.

On est submergé par le nombre des images, leur audace, surpris par la facilité avec laquelle on passe de l’une à l’autre, contrepoint de la profusion des textes de l’Écriture. C’est une symphonie, et quel souffle ! La sensibilité du Saint loin d’être étouffée sous l’emprise divine est au contraire exaltée. Les cinq sens vibrent tour à tour : les parfums, la nourriture, les embrassades, les yeux grands ouverts et les oreilles charmées. Toutes les créatures, toutes les sensations au contact de la nature de jour et de nuit, sous la harpe du poète célèbrent un amour et un bonheur supérieurs, et chantent la gloire de Dieu.

À foison, les éléments de la nature matérielle : hauteurs, vallées, îles et rivages, fleuves et sources, cavernes ; vents glacés ou agréables.

Tous les vivants : arbres, vigne, fleurs ; fauves, lions et renards, cerfs, daims, la colombe et la tourterelle, le passereau et le rossignol.

Les éléments sociaux : la cité et ses faubourgs, les voleurs et la guerre avec les ennemis, les cavaliers et le siège ; le concert, la couronne, les bijoux.

La médecine et le jardinage ; la nourriture et les fruits, la pigne, les grenades et la boisson enivrante.

Des aspects plus intimes : le lit, le nid. Toutes les parties du corps, du cheveu au ventre, le cou, les bras et surtout le visage et son teint et les yeux, les yeux surtout. Les fiançailles et ses cadeaux ; l’union charnelle des époux qui n’est qu’une image de l’union de l’âme avec Dieu, fin ultime de l’homme ; retrouvant ainsi un des sens profonds, allégorique, du Cantique des Cantiques.

Cependant, la symbolique n’incline pas à de fades effusions, mais implique une forte doctrine faite d’expérience personnelle et de confidences des âmes, d’une pensée philosophique et théologique parfaitement maîtrisée, et par-dessus tout du message biblique pris en son message essentiel, c’est-à-dire spirituel, riche d’une tradition séculaire dans la sécurité du dogme catholique.

Notons quelques enseignements de ce commentaire :

- Dès le début, l’âme aspire au face à face.

- CS 31,8 se réfère à la Vive Flamme, le Cantique B est donc postérieur.

- Le Prologue (2) précise que chacun profitera de l’exposé à sa façon. Le lecteur pourra parfaitement estimer que tel passage ne le concerne pas et au contraire que tel autre semble écrit pour lui. Ce qui vaut pour l’ensemble de l’oeuvre.

- Jean de la Croix note que les souvenirs font partie de notre patrimoine personnel et ne disparaissent pas. La contemplation ne fait pas perdre les habitudes de science, l’acquis intellectuel, au contraire (26,16). Le souvenir des péchés est ineffaçable ; il est même assez utile (33,1).

- La formule dogmatique exprimée par la foi donne Dieu, mais à l’obscur ; elle est un tremplin pour l’union.

- Alors qu’avant, l’âme fidèle était obligée de réprimer les premiers mouvements, quand elle parvient à l’union, les premiers mouvements spontanément se meuvent vers Dieu (27,7).

- Dieu est toujours en nous, mais de façons différentes (1 8).

- Généralement, vie active et vie contemplative sont nécessaires, elles se complètent (3,4) ; sauf au sommet où l’âme ne sait plus qu’aimer.

- (CSB 24,5) rappelle (1NO 13,5) : les vertus sont liées, elles dépendent les unes des autres.

- Jean de la Croix parle rarement des dons de l’Esprit Saint ; en 26,3, il les fait correspondre aux sept degrés d’amour.

- L’âme en la perfection de l’amour est d’une certaine manière comme Adam en l’état d’innocence, non seulement elle est belle, mais d’une force prodigieuse en raison de son union à Dieu (26,14).

- Le leitmotiv c’est l’amour. Dès C 1, l’âme part à la quête amoureuse de Dieu ; en CSB 7 et 8, l’âme est blessée d’amour ; en 10,1, il est ardent comme celui de Marie-Madeleine ; en 27 8, l’âme est tout amour.

- Il n’oublie pas les âmes qui s’égarent : Ô âmes, créées pour ces grandeurs, que faites-vous ? (39,7).

Cantique spirituel

TEXTE DÉFINITIF]

EXPLICATION DES CANTIQUES QUI TRAITENT DE L’EXERCICE D’AMOUR ENTRE L’ÂME ET L’ÉPOUX CHRIST,

OÙ L’ON ABORDE ET EXPLIQUE QUELQUES POINTS ET EFFETS D’ORAISON À LA DEMANDE DE LA MÈRE ANNE DE JÉSUS, PRIEURE DES DÉCHAUSSÉES À SAINT-JOSEPH DE GRENADE. L’AN 1584.

PROLOGUE

1. Pour autant que ces cantiques6, religieuse Mère, semblent être écrits avec quelque ferveur d’amour de Dieu, dont la sagesse et l’amour sont si immenses, que, comme il est dit au livre de la Sagesse, ils atteignent d’une extrémité jusqu’à une autre extrémité (8,1), et que l’âme qui en est informée et mue, a en quelque manière cette même abondance et impétuosité en ses paroles, je ne pense pas moi déclarer maintenant toute l’ampleur et l’abondance que le fécond esprit d’amour produit en eux ; ce serait plutôt ignorance de penser que les dits d’amour en intelligence mystique, qui sont ceux des présents Cantiques, avec

quelque façon de parler peuvent bien s’expliquer ; car l’Esprit du Seigneur qui aide notre faiblesse, comme dit saint Paul (RM 8,26), demeurant en nous, demande pour nous avec des gémissements ineffables, ce que nous, nous ne pouvons bien entendre ni comprendre pour le manifester. Car qui pourra écrire ce qu’il fait entendre aux âmes amoureuses dans lesquelles Il demeure ? et qui pourra déclarer avec des paroles ce qu’il leur fait sentir ? et qui, finalement, ce qu’il leur fait désirer ? certainement personne ne le peut ; certainement, pas même celles en qui cela se passe ne le peuvent ; et c’est la raison pour laquelle plutôt avec des figures, des comparaisons et similitudes, elles laissent déborder quelque chose de ce qu’elles sentent et épanchent de l’abondance de l’esprit des secrets et des mystères, qu’elles ne les déclarent par raisons. Ces similitudes si elles ne sont pas lues avec la simplicité de l’esprit d’amour et l’intelligence qu’elles contiennent, semblent plutôt des extravagances que des paroles de raison, selon ce qu’on peut voir dans les divins Cantiques de Salomon et en d’autres livres de l’Écriture Sainte, où l’Esprit Saint, ne pouvant donner à entendre l’abondance de leur signification par des termes communs et usuels, exprime des mystères en des figures étranges et des similitudes. D’où vient que les saints docteurs, bien qu’ils en disent beaucoup et encore plus, jamais ne peuvent achever de l’expliquer par des paroles, comme aussi non plus par des paroles cela ne peut se dire ; et ainsi ce qu’on en déclare d’ordinaire est le moins que ce qui y est contenu.

6 Rappel : Cantique. dans un style élevé toute espèce de chant (Littré, 3).

2. Ces cantiques, pour avoir été composés en amour d’abondante intelligence mystique, ne pourront donc s’expliquer parfaitement, et telle ne sera pas mon intention, mais seulement de donner quelque lumière générale, puisque V. R.7 l’a ainsi désiré. Et cela me semble être pour le mieux, parce que les dits d’amour, il vaut mieux les exposer en leur étendue, afin que chacun en profite à sa façon et selon la richesse de son esprit, que de les restreindre à un seul sens auquel ne s’accommode pas tout palais ; et ainsi bien qu’on les explique d’une certaine manière, il ne faut pas s’arrêter à cette explication, car la sagesse mystique - qui est par amour et dont traitent les présents cantiques -n’a pas besoin d’être entendue distinctement pour faire un effet d’amour et d’affection en l’âme, car elle est comme la foi, en laquelle nous aimons Dieu sans le comprendre.

7 Votre Révérence.

3. Pour autant, je serai très bref ; bien que je ne pourrai moins faire que de m’étendre en quelques endroits où le réclamera la matière et où s’offrira l’occasion de traiter et d’expliquer quelques points et effets de l’oraison, car les Cantiques touchant à beaucoup, nous ne pourrons moins faire que d’en traiter quelques-uns ; mais, laissant les plus communs, je parlerai brièvement des plus extraordinaires qui arrivent à ceux qui ont dépassé avec la faveur de Dieu le stade de commençants. Et ceci pour deux raisons : l’une, parce que pour les commençants il y a beaucoup de choses écrites ; l’autre, parce qu’en ceci je parle avec V. R. à sa demande, à qui notre Seigneur a fait la grâce de l’avoir tirée de ces commencements et mise plus intimement dans le sein de son amour divin ; et ainsi j’espère que, bien qu’on écrive ici quelques points de théologie scolastique concernant la relation intime de l’âme avec son Dieu, ce ne sera pas en vain d’avoir dit quelque chose du plus pur de l’esprit de cette manière, puisque, même si V. R. n’a pas la pratique de la théologie scolastique avec laquelle se comprennent les vérités divines, il ne lui manque pas celle de la mystique, qui se sait par amour et dans laquelle non seulement on sait, mais aussi conjointement on savoure.

4. Et parce que ce que je dirai - et que je veux soumettre à un meilleur jugement et totalement à celui de la sainte Mère Église - soit plus digne de foi, je ne pense affirmer rien de moi en me fiant à l’expérience que j’ai vécue, ni en ce que j’ai connu en des personnes spirituelles ou entendu d’elles (bien que de l’un et de l’autre je pense profiter), sans qu’avec les autorités8 de l’Écriture divine je le confirme et le déclare, au moins en ce qui sera plus difficile à comprendre. Pour ces autorités, je procéderai ainsi : d’abord je mettrai les sentences à partir du latin et ensuite je les exposerai selon le sujet qui sera traité ; et je mettrai d’abord ensemble tous les couplets, et ensuite dans leur ordre, je mettrai chacun séparément afin de l’expliquer ; de chaque couplet j’expliquerai chaque vers, en le mettant au début de son exposé, etc.

8 Les textes qui font autorité.

FIN DU PROLOGUE

Chants entre l’âme

et l’Époux52

52 Les poèmes précédents et le Cantique spirituel en ses trente et une premières strophes ont été écrits dans la prison de Tolède. Jean de la Croix y ajoutera les strophes 36 à 40. Il les commentera sur la demande d’Anne de Jésus ; c’est la version A. Plus tard, il réécrira l’ensemble ; c’est la version B que nous trouverons aux pages 857-869.

L’épouse

1.Où t’es-tu caché,

Aimé, et m’as laissée dans le gémissement ?

Comme le cerf tu as fui,

m’ayant blessée ;

après toi je sortis en clamant,

et tu étais parti. (5)

2. Pâtres, qui vous en irez

là-bas par les bergeries vers le sommet,

si d’aventure vous voyez

celui que moi j’aime le plus,

dites-lui que je suis malade,

souffre et meurs. (10)

3. Cherchant mes amours

j’irai par ces monts et ces rivages ;

ni ne cueillerai les fleurs,

ni ne craindrai les fauves,

et passerai les forts et les frontières. (15)

Demande aux créatures

4. Ô forêts et fourrés épais

plantés par la main de l’Aimé ;

ô pâturage de verdures de fleurs émaillé,

dites si par vous il est passé ! (20)

Réponse des créatures

5. En répandant mille grâces

il est passé par ces bois touffus en hâte,

et, les regardant, avec sa seule figure

il les laissa vêtus de beauté. (25)

L’épouse

6. Hélas ! qui pourra me guérir ?

Achève de te livrer enfin pour de vrai,

ne veuille plus m’envoyer

désormais d’autres messagers,

qui ne savent me dire ce que je veux. (30)

7. Et tous ceux qui s’attachent à toi

de toi me rapportent mille grâces,

et tous davantage me blessent,

et me laisse mourante

un je ne sais quoi qu’ils balbutient. (35)

8. Mais comment persévères-tu,

ô vie ! en ne vivant pas où tu vis

lorsque tendent à te faire mourir

les flèches que tu reçois

de ce que de l’Aimé en toi tu ressens ? (40)

9. Pourquoi, puisque tu as blessé

ce coeur, ne le guéris-tu pas ?

Et, puisque tu l’as dérobé,

pourquoi le laissas-tu ainsi

et n’as-tu pas pris le vol que tu volas ? (45)

10. Éteins mes tourments,

puisque personne ne peut y mettre fin ;

et puissent mes yeux te voir,

puisque tu es leur lumière,

et pour toi seul je les veux avoir. (50)

11. Ô source cristalline,

si sur tes faces argentées

tu me laissais voir soudain

les yeux désirés

que je porte en mes entrailles dessinés ! (55)

12. Détourne-les, Aimé,

voici que je m’envole.

L’Époux

Reviens, colombe,

car le cerf blessé

apparaît sur le sommet

prenant l’air de ton vol, et la fraîcheur. (60)

L’épouse

13. Mon Aimé, les montagnes,

les vallées solitaires ombreuses,

les îles étrangères,

les fleuves tumultueux,

le sifflement des souffles d’amour, (65)

14. la nuit apaisée

proche des levers de l’aurore,

la musique silencieuse,

la solitude sonore,

le dîner qui récrée et énamoure. (70)

15. Notre lit fleuri

de cavernes de lions entouré,

de pourpre tendu,

de paix édifié,

de mille écus d’or couronné. (75)

16. À la quête de ta trace

les jeunes filles courent sur le chemin

sous la touche de l’étincelle,

du vin aromatisé ;

émissions d’un baume divin. (80)

17. Dans le cellier intime

de mon Aimé j’ai bu, et quand je sortais

par toute cette plaine

chose ne savais plus

et je perdis le troupeau

qu’avant je suivais. (85)

18. Là il me donna son coeur,

là il m’enseigna une science très savoureuse,

et à lui je me donnai vraiment

moi, sans rien garder ;

là je lui promis d’être son épouse. (90)

19. Mon âme s’est employée

et tout mon bien à son service.

Je ne garde plus de troupeau

ni n’ai plus d’autre office,

car désormais seulement d’aimer

est mon exercice. (95)

20. Ainsi donc si au pré public

de ce jour on ne me voit ni ne me trouve,

dites que je me suis perdue ;

et qu’allant énamourée,

je me suis faite perdante,

et je fus gagnante. (100)

21. De fleurs et d’émeraudes

dans les fraîches matinées cueillies

nous ferons les guirlandes

en ton amour fleuries

et avec un de mes cheveux entrelacées. (105)

22. En ce seul cheveu

que sur mon cou tu as observé voler,

tu le regardas sur mon cou,

et en lui tu restas pris,

et à l’un de mes yeux tu te blessas. (110)

23. Quand tu me regardais

leur grâce en moi tes yeux imprimaient ;

pour cela tu me chérissais,

et en cela les miens méritaient

d’adorer ce qu’en toi ils voyaient. (115)

24. Ne me méprise pas,

car, si tu m’as trouvé le teint brun,

maintenant tu peux bien me regarder

depuis que tu me regardas,

car grâce et beauté en moi tu as laissées. (120)

25. Attrapez-nous les renards

car elle est déjà fleurie, notre vigne,

cependant qu’avec des roses

nous faisons une pigne,

et que personne ne paraisse sur la montagne. (125)

26. Arrête, bise de mort.

Viens, auster, qui réveilles les amours ;

souffle par mon jardin

et courent ses parfums

et l’Aimé se rassasiera parmi les fleurs. (130)

L’Époux

27. L’épouse a pénétré

dans le jardin charmeur désiré,

et délicieusement elle repose

le cou appuyé

sur les doux bras de l’Aimé. (135)

28. Sous le pommier

là avec moi tu fus fiancée ;

là je te donnai la main

et tu fus restaurée

là où ta mère avait été violée. (140)

29. Oiseaux légers,

lions, cerfs, daims bondissants,

monts, vallées, rivages,

ondes, souffles, ardeurs,

et craintes des nuits d’insomnies : (145)

30. par les lyres charmeuses

et le chant des sirènes, je vous conjure

que cessent vos colères

et ne touchez pas au mur,

pour que l’épouse dorme

plus sûrement. (150)

L’épouse

31.Ô nymphes de Judée,

tandis que parmi les fleurs et les rosiers

l’ambre donne son parfum,

demeurez dans les faubourgs

et veuillez ne point toucher nos seuils. (155)

32. Cache-toi, Chéri,

et regarde avec ton visage vers les montagnes,

et ne veuille point le dire ;

mais regarde les compagnes53

de celle qui va par des îles étrangères. (160)

53 La poésie porte campanas. Le commentaire dira companas. Le Cantique B corrigera.

L’Époux

33. La blanche colombe

à l’arche avec le rameau est revenue ;

et enfin la tourterelle

le compagnon désiré

sur les rives verdoyantes elle l’a trouvé. (165)

34.En solitude elle vivait,

et en solitude elle a déjà placé son nid,

et en solitude la guide tout seul son amoureux

lui aussi en solitude d’amour blessé. (170)

L’épouse

35. Réjouissons-nous, Aimé,

et allons nous voir en ta beauté

au mont et à la colline,

où jaillit l’eau pure ;

entrons plus avant dans l’épaisseur. (175)

36. Et bientôt aux hautes

cavernes de la pierre nous irons,

qui sont bien cachées ;

et là nous entrerons

et nous goûterons le moût des grenades. (180)

37. Là tu me montrerais

ce que mon âme désirait ;

et bientôt me donnerais

là, toi, ma vie,

cela que tu me donnas l’autre jour : (185)

38. le souffle de l’air,

le chant de la douce philomèle,

le bocage et son enchantement

en la nuit sereine,

avec la flamme qui consume

et ne donne pas de peine. (190)

39. Car personne ne regardait...

Aminadab non plus ne se montrait ;

et le siège s’apaisait,

et la cavalerie

à la vue des eaux descendait. - Fin. (195)

(40). Découvre ta présence,

et que me tuent ta vue et ta beauté ;

prends garde que la maladie

d’amour ne se guérit

qu’avec la présence et la personne54. (200)

54 Cette strophe est d’une composition plus tardive.

Chants dans lesquels l’âme chante

l’heureuse aventure qu’elle a eue

de passer par la NUIT OBSCURE de la foi...

à l’union de son Bien-Aimé

On trouvera le poème de la nuit obscure pages 218-220.